ESPAGNE - Des Wisigoths aux Rois catholiques


ESPAGNE - Des Wisigoths aux Rois catholiques
ESPAGNE - Des Wisigoths aux Rois catholiques

Un fait domine l’histoire de l’Espagne médiévale: l’invasion musulmane de 711, qui en dévie le cours et entraîne de multiples conséquences d’ordre politique, social, religieux et moral. La mainmise de l’Islam sur le royaume hispano-gothique créé deux siècles plus tôt étouffe les germes de «féodalisation» qui s’y manifestaient. La Reconquista, tout en donnant naissance à plusieurs royaumes, contribue à sauvegarder le sentiment d’une unité hispanique et à maintenir un pouvoir royal assez fort pour empêcher le développement d’un système féodo-vassalique comparable à celui qui triomphe dans les États nés de la dislocation de l’Empire carolingien. Ce sera seulement dans la seconde partie du Moyen Âge que l’aristocratie foncière née de la Reconquête cherchera à s’imposer à l’autorité monarchique, sans toutefois que naissent de véritables grands fiefs.

Cependant, les rapports entre l’Islam et la Chrétienté ne se résument pas en une longue croisade. La rencontre en terre hispanique de l’Orient et de l’Occident et la tolérance accordée pendant des siècles aux minorités religieuses se traduisent par la naissance d’une civilisation hispano-arabe, caractéristique de l’«Islam d’Occident» et héritière d’une partie du legs intellectuel de l’Antiquité. Grâce à elle, l’Espagne va jouer pendant quelques siècles le rôle de «relais de culture»: non seulement les monarchies chrétiennes, qui incorporent progressivement à leur territoire la majeure partie de l’Espagne musulmane, s’enrichissent de son héritage dans le domaine de l’art et de la pensée, mais, à la faveur des liens noués à la même époque (XIe-XIIIe siècle) avec l’Europe occidentale – liens que symbolise le «chemin de Saint-Jacques» – elles en transmettent une part à la Chrétienté occidentale.

Dans quelle mesure la symbiose réalisée entre musulmans, juifs et chrétiens a-t-elle contribué à forger certains traits spécifiques du tempérament espagnol, tel qu’il s’exprimera dans la suite de son histoire? C’est là un difficile problème, à propos duquel se sont affrontés deux grands historiens espagnols. Pour Américo Castro, la «disposition intérieure» de l’âme espagnole a été modelée, entre le Xe et le XVe siècle, par la coexistence des «trois religions»; pour Claudio Sánchez Albornoz, les structures mentales de l’Espagnol, déjà reconnaissables avant l’époque wisigothique – Sénèque le stoïque n’était-il pas de Cordoue? – se sont affirmées dans la lutte séculaire contre l’Islam, lutte qui a donné une valeur essentielle à l’honneur et à la foi, ces deux composantes fondamentales de l’âme espagnole.

1. L’Espagne wisigothique et la naissance de la nation espagnole

Conquise par Rome aux IIIe et IIe siècles avant J.-C. et ayant longtemps bénéficié de la «paix romaine», l’Espagne doit sa naissance, comme entité politique, au choc des invasions barbares. En 409, des envahisseurs, composés surtout de Vandales et de Suèves, déferlent au sud des Pyrénées; pour les chasser de la péninsule, l’empereur Honorius fait appel aux Wisigoths, déjà établis comme «fédérés» en Aquitaine et qui, sous le roi Euric, étendent leur domination de la Loire au Tage. La victoire de Clovis sur Alaric II, successeur d’Euric (507), contraint les Wisigoths à se replier en Espagne, où ils fixeront leur capitale à Tolède.

Le royaume de Tolède

L’unification du pays sous la domination gothique ne sera complètement réalisée qu’au début du VIIe siècle, après la destruction du royaume suève qui subsistait au nord-ouest de la péninsule et l’expulsion des Byzantins qui, à l’époque de Justinien, avaient restauré l’autorité «romaine» dans l’Andalousie et le Levant.

Bien que les Goths ne représentassent qu’une faible minorité par rapport aux Hispano-Romains, deux obstacles s’opposaient à la fusion des deux peuples: l’un tenait au système de la «personnalité des lois», selon lequel les Wisigoths étaient régis par leur droit coutumier, tandis que le droit romain restait appliqué aux populations hispaniques, les mariages mixtes étant interdits; l’autre résidait dans l’opposition religieuse entre les deux groupes: les Wisigoths avaient embrassé l’arianisme, tandis que l’Espagne était attachée au Credo de Nicée. La conversion du roi Récarède, entraînant celle de son peuple, abolit le second obstacle (589); le premier disparut lorsque le roi Receswinthe (642-672) promulga un Liber judiciorum , code applicable à tous ses sujets.

Une des originalités du royaume hispano-gothique fut le rôle joué, après 589, par les «conciles de Tolède», assemblées ecclésiastiques réunies sans périodicité régulière, qui constituèrent une sorte d’assemblée consultative dont l’autorité morale sanctionnait les décisions du souverain.

La décadence wisigothique et l’invasion arabe

Comme dans tous les États barbares, l’autorité royale se heurte à la résistance de l’aristocratie, et l’absence de règle successorale entraîne de féroces rivalités entre les nobles qui se disputent la couronne. Après la mort de Wamba (680), une lutte acharnée oppose ses descendants à ceux de Receswinthe. Contre Rodrigue (de la famille de Receswinthe), ses adversaires font appel à M s , gouverneur du Maghreb tombé depuis trente ans au pouvoir des musulmans. En 711, son lieutenant T r 稜q franchit le détroit; une seule bataille suffit à décider du sort du royaume hispano-gothique et à changer les destinées de l’Espagne.

Malgré ses faiblesses, la monarchie gothique laissait un important héritage: dans l’ordre politique et social, elle avait créé la «nation espagnole»; dans l’ordre intellectuel, l’évêque de Séville, saint Isidore († 636), avait rassemblé dans les Etymologiae – la première des sommes médiévales – les dépouilles de l’Antiquité classique pour les transmettre aux générations futures; il s’était fait d’autre part, dans son Historia Gothorum , l’interprète d’un nationalisme hispano-gothique qui allait fournir un aliment à la future reconquête.

2. L’Espagne musulmane

La défaite de 711 entraîna la soumission de la quasi-totalité de la péninsule; seules les régions montagneuses de l’«Espagne humide» (monts Cantabriques, Pyrénées occidentales) échappèrent aux conquérants, qui ne paraissent pas s’être souciés d’y établir leur domination. Les populations rurales adoptèrent facilement la foi nouvelle; quant aux villes, elles obtinrent fréquemment des « capitulations » qui garantissaient aux chrétiens passés sous le joug musulman (mozarabes ) le libre exercice de leur culte et le maintien de leurs autorités traditionnelles (parmi lesquelles les évêques).

Cordoue et l’apogée musulmane

D’abord dépendance lointaine du califat de Damas, l’Espagne musulmane (al-Andalus ) s’en rendit indépendante sous le prince omeyyade ‘Abd al-Rahm n qui, réfugié en Andalousie, se proclama émir et fixa sa résidence à Cordoue (756). Mais son autorité et celle de ses successeurs ne purent s’imposer qu’en triomphant de multiples obstacles: ambitions rivales des groupes ethniques (Arabes, Berbères, Syriens) qui avaient pris part à la conquête; rébellions de gouverneurs locaux, tel Sulaym n al-‘Ar b 稜, gouverneur de Saragosse, qui demanda l’appui de Charlemagne et l’engagea dans l’infructueuse expédition de Roncevaux (778); velléités d’indépendance de certaines villes qui, comme Tolède et Mérida, conservaient une nombreuse population mozarabe. L’œuvre de pacification et d’organisation intérieure trouva son couronnement sous le règne d’‘Abd al-Rahm n III (912-961) qui, en 929, abandonna le titre d’émir pour prendre celui, plus prestigieux, de calife.

Doté d’une administration centralisée, disposant d’institutions judiciaires et financières perfectionnées, l’État califal contraste fortement avec les États chrétiens d’Occident où triomphe le morcellement féodal. Il dispose d’une armée importante et sa marine domine la Méditerranée. Sa prospérité économique est éclatante: l’agriculture est améliorée par l’extension des irrigations et par l’introduction de cultures nouvelles (canne à sucre, riz, mûrier); un artisanat nombreux, travaillant la soie, le cuir et les métaux, anime la capitale et les grandes villes (Almería, Séville); le direm d’or joue le rôle de monnaie internationale dans le monde méditerranéen. La tolérance dont jouissent les mozarabes moyennant le paiement d’un tribut leur permet de participer à la vie économique et à la vie publique.

La chute du califat et les «royaumes de taifas »

Cependant, même au temps de sa plus grande puissance, le califat n’est pas parvenu à refouler les chrétiens des régions cantabriques qui, à la faveur des troubles intérieurs, n’ont cessé de progresser vers le sud. Contre eux, Muhammad al-‘Abd All h, Premier ministre (hachib ) du faible calife Hish m II, lance, à la fin du Xe siècle, une série d’expéditions dévastatrices qui lui vaudront le surnom d’al-Mans r (le Victorieux). Mais sa mort, au retour d’une dernière campagne (1002), sonne le glas du califat. Entre les différentes bandes (t ’ifas), dont chacune tente de porter son chef au pouvoir, se livrent des luttes confuses qui aboutissent à la disparition du califat (1031) et au partage de son territoire entre des «royaumes de taifas», aux frontières incertaines et à l’existence parfois éphémère. Parmi les plus importants se détachent les royaumes de Saragosse, d’Almería et de Valence, et surtout celui de Séville, qui domine la majeure partie de l’Andalousie, avec Cordoue, et apparaît au XIe siècle comme l’héritier du califat.

La civilisation hispano-musulmane

Cordoue avait été, à l’époque califale, un centre actif de vie intellectuelle, en contact avec les autres foyers de culture du monde islamique. Mais c’est à l’époque des «rois de taifas» que la civilisation de l’Espagne musulmane atteint son zénith. Civilisation originale, car elle est l’œuvre commune des différents groupes religieux et ethniques qui composent la population d’al-Andalus. Entre ces groupes, l’arabe joue le rôle de langue de culture, rôle d’autant plus important qu’une part de l’héritage intellectuel de la Grèce et d’Alexandrie, demeurée inconnue à l’Occident, s’est conservée dans des traductions arabes. En outre, une pensée philosophique originale s’exprime dans l’œuvre du juif Maïmonide et dans celle de l’Arabe Averroès (Ibn Rushd), qui vit à Cordoue au XIIe siècle.

Dans le domaine de l’art, la mosquée de Cordoue, construite entre 785 et 987, associe des formes et des motifs d’origine orientale, romaine et wisigothique, et le gigantesque palais califal de Mad 稜nat al-Zahr révèle un semblable mélange d’influences.

Par leur double appartenance, chrétienne d’une part, «arabe» d’autre part, les mozarabes sont naturellement amenés à tenir une place active dans la diffusion des idées et des formes élaborées dans l’Espagne musulmane.

3. La Reconquista (VIIIe-XIIIe siècle)

La Reconquête est la grande entreprise de l’Espagne médiévale, mais il serait inexact de la considérer comme une lutte continue, mobilisant en permanence toutes les forces chrétiennes. On a pu voir, en effet, spécialement au XIe siècle, des barons chrétiens (tel le Cid) se faire les défenseurs de certains roitelets musulmans contre leurs rivaux. Néanmoins, le souvenir du royaume de Tolède, conservé par les clercs, contribua à nourrir le sentiment d’une «légitimité» qui postulait la revendication de tout l’héritage du royaume gothique.

Les noyaux de résistance et la naissance des monarchies chrétiennes

La tradition fait de Pélage, ancien dignitaire de la cour de Tolède, vainqueur des Musulmans à la bataille de Covadonga (env. 722), le premier caudillo de la Reconquête. Il s’agit en fait d’un épisode de la résistance chrétienne dans les montagnes asturiennes où s’est constitué, autour d’Oviedo, un «royaume des Asturies». Mais, dès le milieu du siècle, les chrétiens s’enhardissent à sortir de leurs montagnes et font de profondes incursions en territoire musulman. La «découverte» du corps de saint Jacques, à Compostelle, au début du IXe siècle, contribue à exalter le zèle des combattants et l’apôtre est désormais associé à la lutte comme un «anti-Mahomet». À l’époque d’Alphonse III le Grand (866-911), les chrétiens tiennent assez solidement la ligne du Douro pour n’en être plus délogés, et la capitale du royaume peut être transférée à León. Mais cet accroissement territorial entraîne la sécession du comté de Castille qui formait la partie sud-orientale du royaume léonais. Entre-temps, d’autres centres de résistance se sont affirmés en Navarre (Pampelune) et dans les hautes vallées aragonaises (Jaca).

Tous ces territoires se trouvent, pendant quelques années, réunis sous l’autorité du roi de Navarre Sanche le Grand (1000-1035), mais sa mort amène un partage successoral: la Castille et l’Aragon deviennent indépendants, leurs comtes prennent le titre de roi.

Au nord-est de la péninsule, la «marche d’Espagne», conquise sous Charlemagne et rattachée à l’empire franc, acquiert progressivement l’indépendance sous des comtes nationaux, parmi lesquels les comtes de Barcelone qui, au XIe siècle, imposent leur autorité à toute la Catalogne.

Les grands siècles de la Reconquête (XIe-XIIIe siècle)

La dislocation du califat de Cordoue, au début du XIe siècle, a modifié l’équilibre des forces dans la péninsule. Vers la même époque, l’Espagne chrétienne, qui a vécu jusque-là presque en marge de la chrétienté occidentale, s’ouvre à son influence. Appelés par les souverains qui leur confient la réforme des monastères et leur offrent de nombreux sièges épiscopaux, les moines de Cluny contribuent à nouer des relations entre les monarchies hispaniques et les grandes dynasties féodales françaises (comtes de Toulouse, ducs de Bourgogne). Le pèlerinage de Compostelle, qui connaît aux XIe et XIIe siècles son grand essor, multiplie les contacts entre l’Espagne et l’Europe. Sur le «chemin français» qui mène en Galice circulent des hommes, des marchandises, des idées, des formes d’art; par les «ports» pyrénéens passent barons et chevaliers qui viennent apporter leur appui à la lutte contre l’Infidèle; des ordres religieux et militaires (Calatrava, Saint-Jacques, Alcantara) se créent sur le modèle des milices monastiques (Templiers, Hospitaliers) qui combattent en Terre sainte.

Cependant, le succès de l’offensive chrétienne va provoquer, à deux reprises, des réactions violentes, véritables tentatives de reconquête islamique par des envahisseurs venus d’Afrique du Nord, les Almoravides, puis les Almohades.

Devenu le plus puissant des royaumes chrétiens par l’absorption du León, la Castille mène, dans la seconde moitié du XIe siècle, une action vigoureuse qui aboutit à la prise de Tolède par Alphonse VI (1085), tandis que son vassal Rodrigo Díaz (le Cid) s’empare de Valence qu’il gouverne jusqu’à sa mort. Mais la gravité de la menace chrétienne amène le roi de Séville à solliciter l’aide des Almoravides, Berbères fanatiques qui ont étendu leur domination sur le Maghreb. Débarqués en Espagne, ils infligent à Alphonse VI deux terribles défaites (1086 et 1109). Cependant, préoccupés surtout d’assurer leur autorité sur toute l’Espagne musulmane, ils ne tirent pas profit de la crise successorale qui suit la mort du roi de Castille. Si Valence a été évacuée à la mort du Cid (1099), Tolède reste aux mains des chrétiens. Mais les comtes de Portugal trouvent dans cette crise l’occasion de s’assurer une indépendance de fait, avant de prendre le titre de roi (1140).

Dans la première moitié du XIIe siècle, la lutte antimusulmane se concentre surtout dans la vallée de l’Èbre. Bloqués jusque-là dans les hautes vallées pyrénéennes par le royaume musulman de Saragosse, les souverains aragonais progressent vers le sud, avec l’aide de barons français qui, de plus en plus nombreux, viennent prendre part à la lutte. Le couronnement de cette offensive est, en 1118, la prise de Saragosse par Alphonse Ier le Batailleur et l’occupation de toute la moyenne vallée de l’Èbre. Mais la mort du Batailleur sans héritier direct donne lieu à une crise de succession dont le dénouement est la réunion du royaume d’Aragon et du comté de Catalogne sous une même couronne, les deux États conservant cependant leurs institutions propres.

Les rivalités qui, au milieu du XIIe siècle, opposent les souverains chrétiens favorisent une nouvelle réaction de l’Islam: vainqueurs des Almoravides en Afrique du Nord, les Almohades imposent leur domination à l’Espagne musulmane et écrasent le roi de Castille Alphonse VIII à Alarcos (1195). Le péril encouru amène le regroupement des forces chrétiennes qui remportent l’éclatante victoire de Las Navas de Tolosa (1212). Ferdinand III de Castille (saint Ferdinand) exploite ce succès en occupant toute la basse Andalousie et en s’emparant de Séville (1248), tandis qu’à l’est de la péninsule le roi d’Aragon Jacques le Conquérant (1213-1276) fait la conquête du «royaume de Valence» et des Baléares.

L’Espagne chrétienne à la fin du XIIIe siècle

Après la prise de Cordoue (1236), l’Islam ne possède plus dans la péninsule que le royaume de Grenade qui occupe la Haute Andalousie et sa frange méditerranéenne. Le Portugal a atteint ses limites géographiques presque définitives et son histoire suit désormais sa destinée propre. Parmi les royaumes espagnols, la Navarre est restée un État pyrénéen, dont la couronne passe en 1234 aux comtes de Champagne, avant d’être unie à celle de France sous Philippe le Bel et ses fils. La Castille et le royaume aragonais-catalan sont les grands bénéficiaires de la Reconquête, mais leur accroissement territorial s’est accompagné d’importants changements dans leurs structures intérieures.

Les nécessités de la lutte, qui font des souverains des chefs de guerre, expliquent que le pouvoir royal soit resté fort et que – sauf en Catalogne, ancienne dépendance de l’empire franc – l’Espagne n’ait pas connu de véritable régime féodal, impliquant le démembrement de l’autorité monarchique. La volonté de repeupler et de restaurer économiquement la région comprise entre les monts Cantabriques et le Tage, dévastée par les incursions musulmanes et chrétiennes, a conduit les souverains léonais et castillans à y attirer par des privilèges (fueros ) et chartes de peuplement (cartas dueblas ) des colons capables à la fois de la cultiver et de la défendre. Ainsi s’est enracinée une classe de petits et moyens propriétaires libres. D’autres fueros ont permis la restauration d’anciennes villes romaines ruinées (Astorga, Ségovie) et la création de nouveaux centres urbains (Burgos) qui servent de point d’appui à la Reconquête.

La grande offensive des XIIe et XIIIe siècles fait passer sous la domination chrétienne de vastes territoires dont les uns (huerta de Valence, vallée de l’Èbre) ont conservé leur population maure, dont d’autres (Andalousie), presque vidés de leurs habitants, doivent être repeuplés. Les souverains y procèdent à de larges répartitions de terres, données en seigneurie à leurs compagnons d’armes et aux chevaliers des ordres militaires. Ainsi naît une aristocratie foncière puissante dont la montée a pour contrepartie une dégradation de la condition paysanne qui affecte même les régions anciennement conquises de Vieille-Castille et davantage encore l’Aragon et la Catalogne, où les serfs de la glèbe (remensas ) voient leur sort s’aggraver.

Cependant, face à l’aristocratie foncière, s’élève une autre classe qui, dans certaines régions, tend à lui faire contrepoids. Participant au renouveau des échanges et au « mouvement communal » qui affecte l’Europe occidentale, les villes castillanes obtiennent des souverains des fueros qui favorisent leur activité économique et les soustraient à l’autorité seigneuriale par l’octroi aux consejos (municipalités) d’attributions judiciaires et administratives. En Navarre – et particulièrement au long du «chemin de Saint-Jacques» – naissent de nouveaux centres de peuplement, où se fixent des «Francs» attirés par les privilèges que leur octroient les souverains. En Catalogne et dans le «royaume de Valence», la floraison urbaine, plus tardive, est particulièrement brillante, grâce à l’essor du commerce méditerranéen et de l’industrie textile catalane; les institutions municipales y prennent (surtout à Barcelone) un développement qui leur assure une large autonomie par rapport au pouvoir royal.

L’importance acquise par les villes se traduit, dès le XIIIe siècle, par l’entrée de leurs représentants aux Cortes. Groupant nobles, clercs et bourgeois, celles-ci constituent, dans chacun des royaumes péninsulaires, des «états généraux» auxquels les souverains recourent pour obtenir des subsides ou pour sanctionner certaines décisions importantes du pouvoir monarchique.

À l’égard des minorités ethniques et religieuses passées sous leur domination, les souverains espagnols pratiquent une politique de large tolérance. Les mudéjars (musulmans vivant en territoire chrétien) forment une population active dans certaines zones rurales (vallée de l’Èbre, huerta valencienne) et dans les villes, où ils sont souvent groupés dans des quartiers spéciaux (morerías ou aljamas ). Moins nombreux, les juifs gardent un rôle économique important, comme marchands, changeurs et souvent percepteurs d’impôts pour le compte des souverains.

Cette coexistence de trois groupes linguistiques, prolongeant celle qui avait existé dans les États musulmans, a d’heureuses répercussions sur le plan de la culture, car mudéjars et juifs se font les intermédiaires entre la culture hispano-arabe et celle de l’Occident chrétien. Dès le XIIe siècle, dans Tolède reconquise, des traducteurs font passer en latin une série d’ouvrages grecs, conservés en traduction arabe (entre autres la Physique d’Aristote). D’autres traductions font connaître la pensée des philosophes juifs et musulmans, en particulier celle d’Averroès. Cette activité concerne aussi les sciences: astronomie, médecine; elle trouve son couronnement dans l’œuvre du roi de Castille Alphonse le Sage (1252-1284) qui s’entoure de savants, écrivains et poètes appartenant aux «trois religions». Mais avec son règne s’achève la splendeur du XIIIe siècle espagnol.

4. Le déclin du Moyen Âge (XIVe-XVe siècle)

Dernier vestige de la domination arabe, le royaume de Grenade survivra encore pendant deux siècles à la faveur des crises politiques et sociales qui affaiblissent les monarchies chrétiennes, où les souverains doivent faire face à la montée de l’aristocratie (surtout en Castille et en Aragon) et aux revendications des oligarchies bourgeoises (surtout dans le «principat» catalan).

La crise castillane

La crise s’ouvre du vivant d’Alphonse X, à la suite de la disparition de son fils aîné Ferdinand (1275). Une suite de conflits successoraux et de minorités donne lieu, pendant un demi-siècle, à des rébellions nobiliaires où sombre l’autorité monarchique.

Pierre Ier, dit «le Cruel» ou « le Justicier », qui arrive au trône en 1350, s’efforce, avec une rigueur implacable, de ramener la noblesse à l’obéissance. Mais cette volonté provoque une nouvelle rébellion en faveur du comte Henri de Trastamare, son frère bâtard, qui revendique la couronne. L’aide des «grandes compagnies» amenées de France par Du Guesclin assure la victoire d’Henri sur Pierre le Cruel qui, vaincu à Montiel (1369), est tué de la main de son rival.

L’avènement des Trastamare a pour la Castille d’importantes conséquences. Sur le plan extérieur, il scelle entre la Castille et la France une alliance qui se maintiendra jusqu’aux Rois Catholiques. Mais, sur le plan intérieur, Henri doit payer très cher l’appui de la noblesse, en multipliant les concessions de señoríos (seigneuries) qui comportent l’octroi de terres et la perception de droits régaliens, ce qui accroît encore la puissance de l’aristocratie. Ses faibles successeurs, Jean Ier et Henri III, n’eurent pas les forces nécessaires pour profiter des rivalités entre les factions nobiliaires qui se disputaient les «grâces» arrachées au souverain. L’époque de Jean II (1406-1454) marqua un redressement de l’autorité monarchique, grâce à l’énergique connétable Álvaro de Luna qui écrasa l’armée de la noblesse à Olmedo (1445); mais, sacrifié aux rancunes de ses ennemis, il mourut sur l’échafaud.

Les pays de la couronne d’Aragon

L’histoire de la monarchie aragonaise présente un contraste marqué entre les succès remportés par la royauté en Méditerranée et les obstacles que rencontre son autorité en terre espagnole.

Pierre III d’Aragon (1276-1285) pose les bases de l’empire aragonais, en occupant la Sicile après la révolte des Vêpres siciliennes contre la dynastie angevine (1282). Au début du XIVe siècle, son fils Jacques II s’empare de la Sardaigne et de la Corse; enfin son petit-fils Pierre IV réunit à la couronne le «royaume de Majorque» (avec le Roussillon) qu’en avait détaché Jacques Ier.

En Aragon, cependant, les souverains doivent d’abord plier devant l’aristocratie, groupée en une «Union» qui s’est fait accorder par Alphonse III (1285-1291) un privilège lui assurant le contrôle permanent de l’autorité monarchique. Puissants à l’extérieur, les rois d’Aragon sont tenus en échec par la noblesse de la partie la plus pauvre de leurs États. Pierre IV (1335-1387) mit fin à cette contradiction en écrasant l’armée des nobles à Épila (1348) et en supprimant le privilège de l’Union.

La Catalogne a largement bénéficié de l’expansion méditerranéenne, et son commerce ainsi que son industrie connaissent alors leur apogée. Cette prospérité favorise la montée de l’oligarchie urbaine, qui s’assure le contrôle des gouvernements municipaux. Barcelone, gouvernée par son Conseil des Cent, et liée aux autres villes par des traités de concitoyenneté, jouit d’une situation hors de pair. Elle domine les Cortes catalanes, représentées, en dehors des sessions, par une députation permanente (ou Généralité) qui traite d’égal à égal avec le souverain. La position de la bourgeoisie est renforcée par la crise successorale qui suit la mort de Martin Ier (1410). Pendant deux ans, le gouvernement des pays de la couronne d’Aragon est assuré par les députations des Cortes d’Aragon, Catalogne et Valence. Ce sont elles qui, en 1412, prennent l’initiative de faire examiner par une commission les titres juridiques des différents prétendants; par le Compromis de Caspe, elle se prononce en faveur d’un infant de Castille, Ferdinand d’Antequera.

L’accession d’un Trastamare au trône d’Aragon ne modifie pas essentiellement l’orientation de la politique aragonaise. Le fils de Ferdinand, Alphonse V le Magnanime (1416-1458), passe la majeure partie de son règne en Italie où il guerroie contre le parti angevin pour la possession du royaume de Naples. Mais sa longue absence suscite en Catalogne un mécontentement d’autant plus vif que le marasme économique qui succède à la prospérité contribue au développement d’un antagonisme entre l’oligarchie dirigeante et les éléments populaires (artisans et petits marchands). Dans cette atmosphère tendue, le conflit dynastique qui éclate entre Jean II d’Aragon, mari de la reine Jeanne de Navarre, et leur fils Charles de Viane, à propos de la succession au trône navarrais, prend un caractère social. Les villes catalanes se prononcent pour Charles et imposent à Jean II des conditions qui transforment le principat catalan en une république couronnée (capitulations de Villafranca, 1461). La mort du prince de Viane, attribuée à l’empoisonnement, fait rebondir le conflit: la bourgeoisie se refuse à reconnaître désormais Jean II et fait appel à l’aide française, tandis que le souverain conserve l’appui de la noblesse et des remensas , auxquels il a promis l’allégement de leurs charges. Jean II finit par l’emporter, mais il n’obtient la soumission de Barcelone qu’en promettant le respect des fueros qui assuraient la prépondérance de l’oligarchie urbaine.

L’Espagne à la fin du XVe siècle

La crise des XIVe et XVe siècles a eu de graves répercussions d’ordre économique, social et moral. Les succès de l’aristocratie ont aggravé la condition des classes rurales, d’autant plus que le recul démographique dû à la peste noire, qui sévit à diverses reprises après 1358, conduit à alourdir les charges qui pèsent sur elles. En Castille, l’agriculture recule devant l’élevage transhumant favorisé par les privilèges que les Trastamare ont accordés à la Mesta – corporation des grands propriétaires de troupeaux – afin de favoriser la production lainière qui fournit un important produit d’exportation.

Dans les villes, dominées par l’oligarchie bourgeoise, le malaise économique et les tensions sociales se traduisent par un recul de l’esprit de tolérance à l’égard des minorités religieuses, et spécialement des juifs qui jouent un rôle important en matière financière. Dès la seconde moitié du XIVe siècle se produisent des «pogroms» et des conversions forcées; mais les convertis, même sincères, restent suspects aux yeux de l’opinion et l’on voit apparaître les premiers «statuts de pureté du sang» qui excluent les «nouveaux chrétiens» ou conversos de certaines activités et dignités.

5. L’époque des Rois Catholiques

Par les deux grands faits qui marquent la date de 1492: prise de Grenade et découverte de l’Amérique, le règne des Rois Catholiques constitue la charnière entre le Moyen Âge et les Temps modernes.

L’autorité monarchique en Castille atteint son point le plus bas sous le règne d’Henri IV «l’Impuissant» (1454-1474) qui, en désignant tour à tour comme héritières sa fille (prétendue?) Jeanne et sa sœur Isabelle, déchaîne une série de guerres nobiliaires qui ne prennent fin qu’en 1479, au moment même où la mort de Jean II d’Aragon appelle sur le trône son fils Ferdinand, mari d’Isabelle.

L’«unification» de l’Espagne

L’union des deux grandes monarchies sous l’autorité des «deux rois» (los reyes ) n’implique pas l’unification politique de l’Espagne, car Castille et Aragon conservent leurs institutions propres. Mais l’entente étroite des souverains se traduit par une influence réciproque de la politique des deux royaumes et aboutira à donner à la Castille, grâce à sa supériorité démographique et territoriale, un rôle dirigeant dans l’héritage qu’ils légueront à leurs successeurs.

Bien que resté actif du point de vue économique et artistique (construction de l’Alhambra, XIVe-XVe siècle), le royaume de Grenade mène depuis deux siècles une existence précaire en raison des rivalités de palais et de la menace chrétienne qui l’a contraint à se reconnaître tributaire de la Castille. La rébellion du prince Boabdil (Ab ‘Abd All h) contre son père donne à Isabelle l’occasion de porter le coup décisif en s’emparant de Grenade en janvier 1492.

Les «capitulations» accordées à Boabdil, qui garantissaient à son peuple le maintien de sa religion, allaient à l’encontre de la politique de plus en plus intolérante suivie à l’égard des minorités religieuses. Pour surveiller les conversos et juger les relaps a été créé en Castille le tribunal de l’Inquisition (1478); en 1492, les juifs doivent choisir entre la conversion et l’expulsion; dans les années suivantes les Maures grenadins font l’objet d’une campagne de conversions forcées qui provoque un soulèvement général. Après son écrasement, les Maures doivent s’exiler ou accepter le baptême (1502).

Dans chacun des deux royaumes, les souverains travaillent à renforcer l’autorité monarchique. En Castille, Isabelle, qui a utilisé les forces de la Santa Hermandad, composées de contingents urbains, pour ramener la noblesse à l’obéissance, révoque certaines «grâces» arrachées à ses prédécesseurs; dans ses Conseils, elle donne aux letrados une place prépondérante par rapport à la haute noblesse. Ferdinand se fait reconnaître par la Papauté la «maîtrise» des ordres militaires, qui mettent à sa disposition leurs énormes revenus fonciers. Mais si ces mesures réduisent le pouvoir politique de l’aristocratie, elles ne lui enlèvent pas la puissance sociale que lui assure la possession de très vastes domaines.

Quant aux villes, utilisées d’abord comme un appui contre la noblesse, elles voient ensuite réduire leur autonomie, l’élection de magistrats municipaux faisant place à la nomination ou à la vente des offices par le souverain, qui généralise l’institution des corregidores , représentants du pouvoir royal. En Aragon, Ferdinand met fin aux luttes entre patriciat et éléments populaires, sur la base d’une plus juste répartition des charges dans le Conseil des Cent de Barcelone et dans les autres municipalités catalanes.

Les entreprises extérieures

Dans la politique européenne, le rôle prépondérant est joué par Ferdinand, qui dispute victorieusement aux rois de France Charles VIII et Louis XII la possession du royaume de Naples. Cette lutte entraîne la rupture de l’alliance traditionnelle entre la France et la Castille. Après la mort d’Isabelle, Ferdinand s’empare du royaume de Navarre (1512), qui conservera néanmoins ses fueros traditionnels. Sur les côtes africaines, l’action offensive menée par Isabelle au-delà du détroit est poursuivie par Ferdinand et aboutit à l’occupation des «présides» (Melilla, Oran, Bougie) destinés à surveiller les Maures et à assurer la sécurité des communications entre l’Espagne et l’Italie.

Le rattachement à la Castille des territoires découverts après le premier voyage de Colomb (1492) pose deux problèmes essentiels: celui de l’administration et celui de l’exploitation. L’organisation du commerce avec les «Indes» est confiée à la Casa de contratación de Séville, tandis qu’un Conseil des Indes devient l’autorité suprême en matière administrative. En ce qui concerne le sort des «Indiens», Isabelle s’opposa à l’établissement de l’esclavage, ce qui n’empêcha pas les «répartitions» forcées entre les conquérants, et conduisit, dès le début du XVIe siècle, à l’introduction d’esclaves noirs.

Renaissance et humanisme sous les Rois Catholiques

Les relations nouées avec l’Italie favorisent, dès le XVe siècle, la pénétration des courants humanistes. Ils se manifestent en particulier dans la création, par le cardinal Cisneros, de l’université d’Alcalá, ouverte aux nouvelles méthodes de critique des textes, mais qui vise surtout à la renaissance des études théologiques, destinées à être les auxiliaires de la réforme que le cardinal entreprend dans l’Église d’Espagne.

L’influence italienne se fait également sentir dans le domaine artistique, et spécialement dans l’architecture où le style plateresque combine avec le gothique tardif une décoration exubérante dont les motifs sont empruntés à l’art italo-antique.

L’héritage des Rois Catholiques

La mort d’Isabelle (1504) faisait de sa fille Jeanne la Folle l’héritière du trône de Castille, ce qui amena le mari de celle-ci, l’archiduc Philippe le Beau, à revendiquer la couronne. Sa disparition, deux ans plus tard, permit à Ferdinand de reprendre le gouvernement de la Castille jusqu’à sa mort (1516). Par testament, il avait désigné comme héritier le fils de Philippe et de Jeanne, Charles, qui allait rassembler entre ses mains un prodigieux héritage.

Encyclopédie Universelle. 2012.